Azzura

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Sasana Kitanaru

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◈ Sam 14 Fév 2015 - 21:00

  ◈ Nom : Sasana
  ◈ Prénom : Kitanaru
  ◈ Sexe : Femme
  ◈ Âge : 21 ans
  ◈ Date de naissance : 7 Friest de l'an 68


  ◈ Race : Valduris
  ◈ Ethnie : Inoë
  ◈ Origine : Seregon / Ysino


  ◈ Alignement : Chaotique Neutre, tendance Bon
  ◈ Métier : Mousse, homme à tout faire, mercenaire, instructeur, garçon de ferme... pourvu que ça paye.
 

 

 
Magie

 

Un soupçon de magie métabolique

    La magie de Kita s'est réveillée alors qu'elle venait d'être engagée comme instructeur personnel pour un garçon de la bourgeoisie Vrëen. Cela ne faisait que quelques semaines qu'elle s'était installée dans la grande demeure ; lors d'un entraînement avec Fobius, son élève, elle sentit soudain un picotement dans la nuque, bientôt suivi d'un vertige et d'une sensation brûlante dans ses membres. Bien qu'inhabituel, le fait n'avait rien d'alarmant, aussi n'y apporta-t-elle aucune attention particulière.

    Elle ne sait donc pas qu'elle possède un trait spécifique de la magie métabolique, lui permettant d'améliorer sa vitesse; pour une durée limitée, elle analyse et réagit plus vite, compensant son manque de force physique.
    Vivant confortablement pendant la dernière année, elle n'a pas eu l'occasion de constater cette nouvelle capacité, et ignore donc complètement être dotée de magie.
 


 
Compétences, forces & faiblesses

 

Compétences Générales

Artisanat :
 –  cuisine [ intermédiaire ]
 – tissage [ novice ]

Connaissances :
 – folklore yseï [ expert ]
 – folklore shae [ intermédiaire ]
 – géographie des terres Inoës [ expert ]
 – Histoire Inoë [ expert ]
 – nature [ intermédiaire ]
 – religion Inoë [ expert ]
 – algèbre [ intermédiaire ]

Combattants :
 – combat à mains nues [ expert ]
 – combat à main armée (sabre, dague, lames courtes) [ expert ]

Voleurs :
 – agilité [ expert ]
 – déguisement [ expert ]

Navigateurs :
 – cordages [ expert ]
 – gréement [ expert ]

Chevaliers :
 – duel au sabre [ expert ]
 – équitation [ intermédiaire ]

Sages :
 – méditation [ intermédiaire ]
 – connaissance de la flore du nord de Seregon [ intermédiaire ]

Représentation :
 – danse [ novice ]
 – shamisen, koto [ novice ]
 – chant [ novice ]
 – calligraphie [ novice ]



Compétences magiques

Magie métabolique :
 –  vitesse augmentée sous l'effet de l'adrénaline


Forces & Faiblesses

Forces:
 – déterminée et volontaire
 – adaptable à la plupart des situations
 – loyale et respectueuse
 – capacités physiques : rapidité, endurance et agilité

Faiblesses:
 – facilement manipulable, une fois amadouée
 – bornée
 – méfiante, notamment envers les non-Inoës
 – une force physique limitée

 


 
Physique

 

Un jeune vagabond

     De vieux habits crasseux usés par le voyage, le visage sale, les cheveux emmêlés attachés en catogan, l'air revêche et le regard froid, Kita n'est pas des personnes les plus attirantes. Pour tout étranger, il est presque impossible de deviner qu'il s'agit là d'une jeune fille d'à peine plus de vingt ans ; seuls les Inoës avertis pourraient avoir quelques doutes. Aux yeux du reste du monde, elle n'est  rien de plus qu'un garçon vagabond.

    Haute d'à peine 4 pieds et 6 pouces, pour presque un quintal de poids, elle est dans la moyenne des Inoës, petite et mince. Son corps porte les marques de ses voyages : sa peau est hâlée par le soleil marin, ses mains pleines de cals, et une musculature fine et sèche qui ne laissaient pas vraiment présumer de sa force. Sa démarche est assurée, se déplaçant aussi bien sur terre que sur mer, laissant ses longs cheveux noirs, attachés en catogan ou en tresse ou laissés libres,  ondulaient dans son dos au rythme de sa marche.
    Sous la poussière, son visage pourrait être celui d'une jeune fille de bonne famille : ses traits réguliers et ronds, typiques de ceux de son ethnie, encadrent une bouche bien dessinée, un petit nez et des yeux noirs en amande surmontés de sourcils droits. Mais son expression farouche empêche bien souvent de voir cette beauté simple, pour ne laisser transparaître qu'une aura de méfiance qui défie quiconque de s'approcher trop.
 


 
Caractère

 

Entre-deux

     Élevée à cheval entre l'éducation des garçons et celle des filles, Kita a préféré une vie d'homme. Dans un élan d'insolence, elle a abandonné famille et village pour faire sa vie comme elle l'entendait plutôt que de se plier aux coutumes. Elle voulait avoir le droit de manier l'épée si cela lui chantait, fille ou non ; elle voulait se marier quand bon lui semblerait, et non pas attendre qu'on organise son union avec un inconnu ; elle voulait vivre, voyager, découvrir le monde, avant d'être enfermée dans une maison à s'occuper du souper et des enfants.

     Par définition, Kita n'est pas conventionnelle : l'éducation militaire et intellectuelle qu'elle a reçue en font un esprit ambivalent. Par son enfance, elle a appris à faire preuve d'une volonté implacable au cours des entraînements au camp militaire, mais aussi à s'instruire pendant les leçons avec sa mère ; loin d'être érudite, elle n'en est pas moins plus intelligente que la majorité des soldats et marins.
     Les moqueries ou les insultes n'ont pas d'emprise sur elle : seule fille parmi de jeunes garçons en quête d'affirmation, elle avait eu son lot durant son enfance. Elle n'a pas besoin de protester pour contredire une mauvaise langue, et préférera faire ses preuves sur le terrain plutôt que de gaspiller sa salive.
     Autrefois, elle avait des soucis d'accès de violence, et peinait à contrôler sa colère ; pour lui apprendre à se maîtriser, sa mère lui enseigna l'art de la méditation, et lui raconta des légendes mettant en scène des guerriers valeureux : inspirée par ces contes, Kita se forgea une volonté à toute épreuve. Depuis, elle n'emploie la force qu'en dernier recours.



Farouche

     Ses rapports avec l'extérieur sont plutôt distants et froids ; comme la grande majorité des Inoë, elle a une méfiance naturelle envers les étrangers, et ne leur adressera pas la parole à moins d'y être obligée. Peu bavarde, elle dégage une insolence défiant ceux qui se permettraient de la juger pour son sexe, ou qui voudraient l'obliger à faire ce qu'elle ne veut pas : car, foncièrement, Kita est un esprit libre, et personne ne l'obligera à faire quoi que ce soit sans qu'elle ne l'ait décidé.

     Malgré son aspect fier et sauvage, il reste pourtant une certaine naïveté dans son esprit; facilement impressionnée par la maîtrise d'une arme, un guerrier aguerri gagnera facilement son respect. Même si elle a su s'affranchir des coutumes familiales, elle garde une grande considération pour l'autorité et le sacré: elle sait rester à sa place, et craint la colère des esprits et de ses supérieurs hiérarchiques. Ses convictions spirituelles n'ont jamais été remises en cause, pourtant elle doute de tout ce qui lui a été enseigné; sans être franchement convaincu, elle reste plutôt superstitieuse.
     Comme un animal, il est possible de l'apprivoiser, en respectant toujours son intimité, et en lui prouvant n'avoir aucune intention de diriger sa vie ; à force de la côtoyer, il est même possible de s'en faire une amie loyale et dévouée. Mais attention : au premier doute, elle pourrait fuir, pour ne jamais revenir.
 


 
Inventaire

 

Le minimum

    Kita ne transporte que le strict nécessaire ; dans un vieux sac de cuir à bandoulière, elle garde une tenue de change, ses économies, quelques vivres et son bien le plus précieux : un vieux sabre de cérémonie sans grande valeur, qu'elle a volé dans le temple de son village natal – tout ce qu'elle a conservé de son ancienne vie. Depuis, elle s'est acheté une dague dont elle ne se sert que rarement, qu'elle porte à la taille.
    Elle est généralement vêtue de vieilles fripes usées par le voyage, poussiéreuses et volontairement mal taillées pour brouiller ses formes.
      Méfiante, elle transportera rarement des objets de valeur.
 


 
Histoire

 


Chapitre 1
Honneur et déchéance



      Kotawa, Ysino – Seregon

     Kotawa était une ville moyenne de l'Ouest d'Ysino. Séparée de la capitale par une chaîne montagneuse, ses habitants restaient préservés des influences étrangères, déjà peu marquées à Eiki. Les Inoës gardaient jalousement leur sagesse ancestrale, et s'assuraient que rien ne viendrait altérer la pureté de leurs traditions ; si le commerce importait les denrées des étrangers dans les plus grandes villes de l'île, les mœurs restaient aux frontières – ainsi qu'il en avait toujours été.

     Aussi, lorsqu'en l'an 47 la fille du chef du vénérable clan Masuka fut soupçonnée d'avoir fauté avec l'un des rares marchands itinérants Vrëen autorisés à arpenter l'empire, la colère du patriarche fut terrible. La jeune fille était connue pour son esprit fort et son goût pour l'insolence, mais son ascendance lui aurait assuré un bon mariage ; avec cette rumeur, cet espoir s'envolait.
     Jetant le déshonneur sur son nom, elle fut déshéritée, et on menaça de la jeter dans la maison de geisha de la ville ; il fallut qu'un jeune garçon, du clan bien moins réputé des Tsundawa, se propose de la prendre pour épouse afin de lui éviter cette déchéance. Il était bon et naïf, et avait été séduit par la grande beauté de la fautive ; le mariage fut hâté, et les Masuka firent de leur mieux pour oublier au plus vite cette tâche dans leur histoire familiale.

     Quelques mois après l'union naquit la petite Hatsuhana. « L'enfant de la faute », « la bâtarde », « l'Impure »... Autant de sobriquets insultants qui faisaient référence à ses origines douteuses, et qui la poursuivirent toute sa vie. Peu importait à l'opinion publique que la faute de la mère ait été vraiment commise ou non ; les on-dits suffisaient à salir l'honneur.
      Hatsu hérita de l'humilité de son père, et de la défiance de sa mère. Malgré la vive intelligence que démontra très tôt l'enfant, le déshonneur qu'elle portait poussa le reste du clan à refuser de l'instruire avec les autres jeunes de la famille – ce qui fut plutôt un bénéfice pour elle : sa mère étant issue d'une caste plus élevée, celle-ci se chargea elle-même de fournir une éducation de qualité à sa fille.
     Lorsqu'un frère et une sœur vinrent à naître à sa suite, le traitement réservé par les autres membres du clan ne fut pas le même : assurément Tsundawa, ils grandirent entourés de leurs cousins, à la différence de leur aînée. Hatsu avait appris à garder la tête haute en toute circonstance, et resta digne malgré le mépris que tous, à part sa mère, semblaient lui accorder.


     En l'an 54, à l'autre bout de la ville, c'est le grand clan régent Sasana qui fut frappé par le sort. Peu fertiles, les enfants bons à marier se faisaient rares au sein de cette famille, mais très convoités par tous les clans en quête d'ascension sociale.
     Constituée d'une longue lignée de grands soldats, la famille avait pris parti dès la première heure aux conflits opposant les empires d'Ysino et Usha. Et pour porter la bannière, Itsue, le fils aîné, héritier en titre, brandissait bien haut l'honneur et la réputation de ses ancêtres. On le disait aussi fort que les héros des légendes, plus valeureux encore que l'Empereur lui-même ; qui se serait soucié, avec une telle force de la nature dans la famille, du petit dernier, Iroe, gringalet à peine en âge de tenir la lance... ?
     Malgré tout l'orgueil qu'avait son père à son sujet, et aussi valeureux qu'il fut, Itsue n'en était pas moins un homme. Et la famille s'en souvint au prix fort ; on ramena un jour le champion sur un brancard, héros déchu, abîmé par la guerre, estropié et inapte. Le retour du fils prodige ne fut pas celui escompté.
     Infirme, Itsue n'était plus le bienvenu dans la famille. L'honneur du clan était mort et avec lui, le dernier espoir de voir perdurer la digne lignée des grands guerriers Sasana... On lui reprocha d'être revenu, de ne pas être mort là-bas – jamais à voix haute, mais dans les regards, dans les pensées. Il avait déshonoré son clan, fait honte à ses ancêtres ; on ne pouvait imaginer plus grande déchéance. Il fallut peu de temps, quelques semaines à peine, avant que l'on retrouve le corps sans vie, gisant dans son propre sang. Personne ne pleura lors des obsèques – à part Iroe.
     Oublié de tous, le cadet, qui atteignait alors à peine ses treize ans, évoluait dans l'ombre persistante de son aîné. Enfant fragile, il n'avait jamais attiré l'attention de la famille – c'est à peine si son père posait les yeux sur lui. Et avec la mort de son frère, le patriarche était inconsolable ; rien ni personne ne remplacerait jamais son fils préféré.


     Toute sa vie, Iroe se démena contre le fantôme de son frère, faisant tout son possible pour prouver qu'il était digne du clan ; jamais il ne reçut la moindre considération. Ses efforts étaient vains. On lui fit même un dernier affront : lorsqu'en l'an 65 vint l'heure de lui trouver une épouse, on ne chercha pas plus loin que celle qu'aucun ne voulait, la bâtarde Tsundawa...



Chapitre 2
Premiers pas



    Il fallut quatre années avant la naissance de leur premier enfant. Quatre années d'attente et d'essais infructueux, pour voir venir au monde... une fille.

    Dès son plus jeune âge, Kitanaru démontra pourtant qu'elle ne se conformerait pas aux traditions. A commencer par la Cérémonie du Choix, qui se pratiquait encore dans certains cantons d'Ysino ; lors de son premier anniversaire, on présentait à l'enfant trois objets, et selon celui qu'il choisissait, on en déduisait les grandes lignes de sa destinée. Tenant plus de le superstition que d'une véritable divination, cette coutume se pratiquait encore dans les grandes familles. Les objets proposés variaient d'une région à l'autre, mais les plus courants étaient le pinceau, le livre et le poignard, représentant respectivement une prédisposition à devenir artiste, intellectuel ou guerrier. Cette cérémonie était également l'occasion de présenter l'enfant au reste du clan, et de célébrer les bons présages.
    Seules la mère et la sœur d'Iroe se présentèrent lors du premier anniversaire de Kitanaru, et observèrent en silence l'enfant face au choix. La petite ignora superbement le pinceau, et après avoir hésité, choisit le poignard ; la grand-mère pinça les lèvres, et sortit sans un mot avec sa fille.
    Vint ensuite la Cérémonie de Confirmation, à son troisième anniversaire ; on présentait trois jouets qui, selon son choix, devaient préciser ses prédispositions. Trois objets en bois étaient disposées devant Kitanaru ce jour-là : un arc, un sabre et un cheval. Sous le regard sévère de sa grand-mère, elle choisit sans hésiter le sabre.


    Son père mit longtemps avant de se résigner ; mais en l'absence de fils et sans grand espoir d'en voir naître un un jour, il se décida à enseigner la Voie du Sabre à sa fille. Hatsuhana ne parvint pas à faire entendre raison à son mari ; tout ce qu'elle obtint de lui fut un accord, pour partager équitablement l'éducation de leur fille entre entraînement physique et enseignements intellectuels.

    Ainsi s'organisa l'enfance de Kitanaru ; quasiment tous les jours de la semaine, avant même que le soleil ne se lève, son père venait la chercher, et quel que soit le temps, il l'envoyait s'entraîner au camp avec les autres enfants destinés à devenir soldats, jusqu'à ce que le soleil soit à son zénith. L'après-midi était dédié aux leçons avec sa mère : calcul, lecture, calligraphie, géographie, yseï et Histoire étaient au programme, mais aussi le chant, la musique, la danse, la philosophie, le tissage, les bonnes manières et l'apprentissage des coutumes et traditions. Certains soirs, son père venait lui faire pratiquer quelques exercices lui-même, et se montrait plus sévère encore que l'instructeur ; le reste du temps, sa mère venait lui raconter des légendes de héros ancestraux, qui animaient ensuite les rêves de la petite fille.

    Le reste du clan ne se souciait pas même de son existence, et les autres enfants du camp d'entraînement – tous des garçons – la méprisaient ; elle s'était pourtant montrée vive d'esprit, et aussi capable que d'autres en combat. Si sa mère avait toujours gardé la tête haute avec dignité sans jamais relever la moindre moquerie, Kitanaru n'avait pas cette patience ; elle portait en elle le ressentiment de son père pour son clan, et était révoltée du traitement que lui réservaient les garçons. Sa tendance à l'emportement lui valut quelques belles bagarres, dont elle revenait la plupart du temps couverte de bleus et de sang, mais profondément satisfaite d'en avoir infligé autant à celui qui avait osé se moquer d'elle. Les remontrances de sa mère ne la faisaient pas changer de comportement, et seul le regard dur de son père lui rappelait que la vraie Voie du Sabre était dans la contenance et la maîtrise de soi.
    Elle se battait comme un garçon, mais elle parlait comme une fille. N'assistant à l'entraînement que le matin, elle ne pouvait faire ses preuves face aux autres ; et malgré ses réclamations, sa mère refusa toujours catégoriquement de la laisser retourner au camp plutôt que de rester pour la leçon. Alors Kitanaru soupirait bien fort, et retournait à son cahier d'algèbre.


    Hatsuhana avait fort à faire pour discipliner sa fille. On pouvait clairement deviner ce qui passionnait la petite fille ; plus encore que le calcul, c'étaient la géographie, l'Histoire et la broderie, notamment, qui lui passaient par-dessus la tête, alors qu'elle se montrait toujours enthousiaste pour les duels de sabre ou la lutte. Sa mère ne se laissa pas pour autant décourager, et persista à inculquer à sa fille une éducation de qualité ; et pour ce faire, elle utilisait ce que celle-ci préférait par-dessus tout : les légendes. C'était un moyen sûr pour elle de capter la pleine attention de Kitanaru.
    Chaque soir, elle venait à son chevet, et lui contait les aventures de Haruki, le samouraï valeureux, ou la quête de sagesse du prince Masato, ou encore comment le simple soldat Hiro devint un héros en abattant un monstre ancestral. Et à travers ces histoires, elle enseignait à sa fille les valeurs fondamentales qui venaient compléter son entraînement physique ; l'importance de la maîtrise de soi, de la gestion de la colère, de la persévérance et du calme lui furent ainsi transmises, bien mieux que par de longues leçons ou des lectures ennuyeuses. Plus elle grandissait, et mieux elle comprenait ces notions, et se mettait à poser des questions à sa mère, qui donnaient alors lieu à de véritables échanges sur la philosophie racontée.

    Ce sont ces histoires qui permirent à Kitanaru de braver les brimades des garçons, ou de défier le regard méprisant des autres membres du clan ; très tôt, elle se promit qu'elle aussi, un jour, aurait sa légende bien à elle.



Chapitre 3
Les années sombres



    L'entraînement était dur, l'enseignement exigeant ; l'enfance de Kitanaru ne fut pas des plus douces. Mais l'étincelle de fierté dans le regard de sa mère lorsqu'elle maîtrisait une leçon, ou, plus encore, l'esquisse de sourire sur les lèvres de son père lorsqu'elle battait un garçon lors d'un exercice lui donnaient la volonté de mille hommes.
    C'est quand elle atteignit ses neuf ans que la nouvelle tomba – que tout changea.

    Hatsuhana était enceinte. Iroe avait cessé d'y croire depuis bien longtemps ; sitôt qu'il l'apprit, il se précipita au temple pour remercier les dieux, et les prier de lui accorder un fils en bonne santé. Kitanaru ne comprenait pas très bien ce qui se passait, et si elle avait envie de partager l'allégresse de son père, elle percevait aussi la lueur d'inquiétude dans les yeux de sa mère. Sceptique, elle patienta, observant le ventre de sa mère s'arrondir au fil des mois, jusqu'à ce qu'arrive le grand moment.
    Jamais Kitanaru n'avait vu autant de membres du clan réunis à la fois dans leur maison ; sa grand-mère, son grand-oncle, des cousins, et d'autres personnes dont elle n'était pas sûre de connaître le lien de parenté qu'ils partageaient. Tous s'étaient rassemblés, afin de voir de quoi serait fait l'avenir du clan – si une chance restait de voir l'honneur familial un jour rétabli.
    Ce fut jour de fête : les prières d'Iroe avaient été entendues, et un petit garçon vint au monde. On présenta donc Kotaru à la famille, puis à sa grande sœur curieuse, intriguée de voir ce qui causait tant de joie à son père, d'ordinaire si froid, et qui pouvait soudain réconcilier le clan. L'accouchement fut difficile, et Hatsuhana, exténuée, dut rester alitée quelques jours ; durant ce temps, sa belle-mère se proposa d'assister Iroe dans la gestion du foyer, et enseigna à Kitanaru à s'occuper de son frère, si fragile.

« Tu verras, lui disait-elle. Il est encore tout petit pour l'instant, mais un jour, il sera un grand guerrier ! »

    La petite fille restait partagée. Elle n'avait rien contre ce frère, mais elle se demandait si le clan avait un jour été aussi attentionné à son égard. Personne ne sembla se rappeler que, quelques jours plus tard, elle allait avoir dix ans ; et aucun membre de la famille ne se présenta au rituel qui accompagnait traditionnellement cette transition de l'enfance à l'adolescence.
    Alors elle se penchait par-dessus le couffin, et se posait des questions sur ce bambin. Comment l'arrivée d'un être si insignifiant pouvait chambouler tout ce qui était établi... ?


    Kitanaru avait eu raison de rester sur la réserve ; avec la naissance d'un frère, le monde entier semblait ne tourner qu'autour de lui. Plusieurs fois, son père oublia de venir la réveiller pour l'envoyer à l'entraînement, occupé qu'il était à couver son fils du regard ; son instructeur lui-même, ayant eu vent de la nouvelle, se montra surpris de la voir revenir au camp.
    Seule sa mère restait égale à elle-même ; seulement, désormais, dans les histoires qu'elle venait lui conter le soir, il n'était plus question d'un valeureux héros solitaire, mais de deux amis voyageant ensemble, deux acolytes affrontant les épreuves côte à côte.

    Kotaru grandit lentement. Et si son père était impatient de commencer l'entraînement de son futur champion, sa soeur, elle, sentit grandir le ressentiment.
    Comme elle, à la Cérémonie du Choix, son frère avait choisi le poignard ; lors de la Confirmation, il choisit le cheval, et la famille tout entière le voyait déjà samouraï aguerri, cavalier courageux galopant au-devant des batailles.
    Son père avait fort à faire, envoyé avec la majorité des troupes de Kotawa en déplacement fréquents aux quatre coins de l'île pour contrer des raids de barbares monstrueux ; et dès lors qu'il rentrait, il n'avait d'yeux que pour son fils, remarquant avec émerveillement les évolutions de celui-ci depuis la dernière fois qu'il l'avait tenu dans ses bras. Les cicatrices qui s'accumulaient sur son corps n'avaient plus d'importance, tant qu'il pouvait rentrer chez lui et retrouver son fils – quand d'autre part, c'est à peine s'il se réjouissait de la présence de sa femme et sa fille.

    Mais le cauchemar de Kitanaru ne s'arrêta pas là. Le jour de ses treize ans, Iroe fit convoquer tout le clan, pour annoncer avec un large sourire qu'il serait père à nouveau – et, qui sait, si les dieux se montraient à nouveau cléments, peut-être le combleraient-ils d'un deuxième fils.


    Hatsuhana ne partageait pas la joie de son mari ; elle était déjà bien occupée avec la surveillance continue que demandait son fils, et refusait d'abandonner l'enseignement qu'elle donnait à sa fille. Les Gunshi émettaient également quelques réserves ; l'année s'annonçait déjà difficile, il lui faudrait beaucoup de repos si elle voulait épargner sa santé.
    Iroe était bien trop enthousiaste pour laisser son humeur s'assombrir, et se refusa à engager une suivante pour sa femme, plaidant que cet argent servirait à leur enfant à venir. A la place, il ordonna à sa fille de rester auprès de sa mère, lui interdisant l'entraînement le temps de la grossesse ; si Kitanaru n'avait rien contre le principe d'assister sa mère, elle percevait cette décision comme une punition. Se rappelant les légendes dans lesquelles le héros est bien souvent traîné dans la boue avant de faire ses preuves et d'être acclamé par tous, elle se força à prendre sur elle, et se dévoua entièrement à sa mère.

    L'année se fit impitoyable ; en cet an 82, une sécheresse terrible s'abattit sur tout Seregon. Kitanaru eut fort à faire au chevet d'Hatsuhana, courant sans arrêt au puits pour la rafraîchir et l'abreuver ; mais le puits vint à tarir, et la foule s'agglutinait des heures durant autour des derniers points d'eau accessibles, pour finalement remonter un breuvage croupi et malsain. Ce fut bientôt la nourriture qui vint à manquer, les récoltes et le bétail accablés par la chaleur et la maladie.
    Le soleil pesait lourd sur les têtes, brûlait la peau et asséchait la terre ; l'air irrespirable piquait la gorge, et le vent implacable portait la poussière qui griffait les corps. On commença à apprendre les premières morts, les anciens trop fragiles, les enfants trop vulnérables. Tout le clan se mobilisa pour permettre à Hatsuhana et Kotaru de rester convenablement alimentés, chacun se privait et offrait ses maigres rations pour permettre à l'espoir du clan de subsister ; Iroe se rendait régulièrement au temple et passait ses journées à prier, pendant que Kitanaru arpentait la ville à la recherche de fruits séchés ou de viande fumée sur les étals clairsemés.

    La désolation était partout. Les hommes accablés regardaient leurs maigres possessions faner sous leurs yeux, les femmes et les enfants affamés languissant dans les pans d'ombre à la quête d'un courant d'air. On entendait parler de soulèvements dans le Sud et l'Est, là où la sécheresse décimait par dizaines, et où la folie du désespoir offrait de dernières forces.
    Malgré tous les efforts de la famille, Hatsuhana s'affaiblissait ; et comme pour confirmer le sort qui les approchait, la mère d'Iroe poussa son dernier soupir au chevet de Kotaru. Alors que son père s'enfermait dans les prières, Kitanaru observait, impuissante, sa mère pâlir de jour en jour ; son ventre, si lourd et si large, ressemblait plus à un fardeau qu'à un cadeau des dieux.

    Il était trop tôt lorsque le labeur de sa mère commença. Elle était trop faible, l'enfant devait attendre encore au moins une lune avant de naître en de bons termes ; mais son corps, exténué, puisa dans ses dernières ressources pour mettre au monde un nourrisson, plus petit et plus fragile encore.
    Et lorsqu'Iroe rentra du temple ce soir-là, on lui apprit que les dieux lui avaient bien donné un deuxième fils, mais qu'ils lui avaient aussi pris sa femme.


Chapitre 4
Deuil



    Cela remontait maintenant à trois ans. Trois longues années, durant lesquelles Kitanaru dut apprendre à remplacer sa mère. Trois années, à s'occuper de ses deux petits frères, Kotaru et Isanaru, à les élever comme elle pouvait, à gérer la maison. Sa mère et sa grand-mère emportées par la sécheresse, sa tante mariée et partie depuis longtemps, elle devait faire front toute seule, oubliée du reste du clan – ou plutôt, on l'évitait.
    On disait que les esprits avaient puni l'avarice d'Iroe, qu'ils lui avaient pris sa femme pour le blâmer d'avoir trop réclamé. Lorsqu'il n'était pas parmi les autres soldats, il allait prier au temple pour demander pardon aux dieux ; mais si la réputation des Sasana était déjà faiblissante, le courroux des dieux était le coup de grâce. Iroe était devenu la figure publique de l'homme envieux, sur qui les esprits avaient abattu leur sanction ; et tout le reste de sa famille, à commencer par sa femme, avait été puni avec lui.

    Kitanaru faisait de son mieux avec ses deux frères. Le Neji du temple local l'avait beaucoup aidée dans la première année, lorsque tout le monde l'abandonnait avec un nouveau-né sur les bras, puis elle avait dû prendre le relais en autonomie. Chaque année, son père parlait d'engager une nourrice pour l'année suivante, d'une voix blanche et sans conviction, sans jamais se décider ; et sa fille continuait d'assumer seule la maison et ses deux frères.
    Isanaru avait maintenant trois ans, et Kotaru en avait sept ; son cadet avait fait ses premiers pas sur la Voie du Sabre, et se montrait un élément prometteur. Les seuls moments qu'il restait à Kitanaru avec une arme dans les mains étaient bien trop rares à son goût, et la plupart n'étaient que pour servir de partenaire d'entraînement à son frère.
    Souvent, elle se surprenait à le regarder répéter un mouvement dans la cour, l'enviait alors qu'il partait pour le camp à l'aube, s'agaçait lorsqu'il se plaignait de ses bras fourbus, alors qu'elle ne rêvait que de retourner à l'entraînement, coincée à l'intérieur à s'occuper d'Isanaru, à nettoyer la maison, à parcourir les étals du marché pour préparer le repas du soir...
    Elle était coincée à l'intérieur de ces murs, à l'intérieur de cette vie.


    Friest était arrivé, et avec lui son seizième anniversaire ; puis Margrh, et maintenant Elye s'annonçait. Kitanaru surveillait du coin de l’œil les bourgeons qui se développaient sur les branches des cerisiers. Bientôt viendrait la Cérémonie de passage à l'âge adulte...
    Avoir seize ans ne la souciait pas ; devenir une adulte non plus. Ce qui l'inquiétait, c'était qu'à partir de ce moment, elle serait considérée comme bonne à marier ; étant donné la réputation actuelle du clan, elle serait probablement donnée à un petit artisan, et resterait cloîtrée à aider en boutique et élever les enfants – et encore, il s'agissait là du scénario le plus optimiste.


    Le Gunshi annonça la date d'éclosion des bourgeons au vingtième jour d'Elye, avant-dernier du mois. Tous les clans commencèrent les préparatifs, préparant les robes que porteraient leur fille, les tenues qu'arboreraient leurs fils ; les moines agençaient le temple, entreposaient des compositions florales, récitaient des poèmes.
    La cérémonie approchait.

    Kitanaru avait pris sur elle lors des essayages pour le kimono qu'elle porterait. Elle avait serré les dents lors du choix des bijoux qui décoreraient sa parure. Elle avait mis son malaise et son orgueil de côté lors des répétitions générales, alors qu'elle se sentait si gauche et maladroite au milieu de toutes ces filles graciles et bien élevées. Les regards en biais fusaient ; les filles issues des bonnes familles, dans leurs kimonos conçus sur-mesure spécialement pour l'occasion, parées de perles et de bracelets de jade, et même les filles plus humbles, aux tenues retaillées dans celles de leurs mères, toutes riaient de voir la représentante des Sasana vêtue d'un kimono mal taillé, vieilli, et de bijoux loués.
    Ce monde-là n'était pas pour elle. Kitanaru baissait les yeux, ne disait rien, attendait la fin de la journée ; intérieurement, elle aurait tout donné pour récupérer une épée.


    Arriva le grand jour.
    A l'aube, Kitanaru se rendit au temple, où les moines l'accueillirent et lui indiquèrent une salle du temple dédiée aux préparatifs. Là, en compagnie des autres jeunes filles, elle s'habilla de son kimono défraîchi, enfila les bijoux empruntés, et pour la dernière étape – la plus longue – , faute de mère ou de tante pour s'en charger, ce fut un prêtre qui vint l'aider à ajouter les deux points finaux à la parure : la coiffure et le maquillage – véritables épreuves pour elle.
    Après s'être battu un bon moment avec ses cheveux, loin d'être aussi soignés que ceux des autres demoiselles, il parvint à peigner le tout et à l'assembler dans une coiffure simple et élégante, qui dégageait le front et la nuque, loin d'être aussi alambiquée que ce que les autres arboreraient. Vint le moment que redoutait Kitanaru, où il lui fallut se laver minutieusement le visage, les mains et les ongles sous le regard attentif de son chaperon, avant d'être recouverte d'une couche de peinture. Incapable de le faire elle-même, ne l'ayant jamais appris, le moine l'assista encore pour appliquer la mixture blanche sur sa face, la poudrer, tracer de longs traits noirs sur ses yeux et ajouter du rouge sur ses lèvres ; là où les autres affichaient couleurs et sophistication, elle n'arborait que simplicité et humilité.
    Une fois qu'elle fut prête, elle s'agenouilla près du mur à côté des autres, et attendit le moment. La préparation avait duré plusieurs heures ; au-dehors, elles entendaient les familles qui commençaient à arriver et à s'installer devant le temple.

    L'attente fut longue. Les jeunes filles ne devaient pas bouger, immobiles dans la pièce silencieuse, attendant la fin de la prière du Gûji en hommage au printemps. Une à une, elles se levèrent avec grâce, et se dirigeaient vers la sortie à petits pas pressés, redressant le dos pour arborer les apparats de leur clan d'un air altier ; Kitanaru se redressa en manquant de faire craquer son kimono, jura contre l'étroitesse de ces fichues robes alors qu'elle avançait d'un pas résolu, marmonna contre cette coiffure qui lui tirait le crâne et ce maquillage qui l'étouffait. En traversant la dernière salle, elle passa devant l'armure de cérémonie d'un ancien Taishô et aperçut son reflet dans le grand bouclier de cuivre qui le décorait.
    C'est ça. Elle étouffait. Elle n'était pas faite pour cette vie. Elle était coincée dans ce rôle de mère dont elle ne voulait pas, coincée dans ce rôle de femme qui ne lui correspondait pas. Mais ce n'est pas ce qu'elle voulait, ce n'est pas ce qu'elle attendait de l'avenir.
    Ce n'est pas la vie qu'elle voulait mener. Cette femme, là, en face d'elle, toute parée, coiffée et maquillée, prête à être donnée en mariage au premier venu, ce n'était pas elle, ça. C'était ce qu'on voulait qu'elle soit, mais ce n'était pas ce qu'elle voulait être. Non. Ce n'est pas ça qu'elle voulait être...
    Alors elle fit un choix.


    Lorsque les moines s'inquiétèrent de ne pas la voir arriver, ils vinrent la chercher dans la salle des préparatifs ; ils ne trouvèrent que le vieux kimono, roulé en boule et souillé de maquillage, et un tas de peignes et de bijoux posés à côté à la va-vite.
    Il leur faudrait également quelques semaines pour réaliser que le sabre de cérémonie de l'armure du Taishô avait disparu.



Chapitre 5
Horizons nouveaux



      Val d'Ogawa, Ysino – Seregon

    Kitanaru s'installa sur un rocher qui surplombait la vallée, et mordit à pleines dents dans la miche de pain qu'elle avait achetée le matin même. Profitant de son repas durement gagné, elle laissait ses pensées vagabonder ; que se passait-il, chez elle, depuis qu'elle était partie ? Qui s'occupait d'Isanaru ? Son père s'était sûrement décidé à engager une nourrice. Et Kotaru ? Avait-il été confié au camp, avec les autres recrues de l'armée ?
    Elle soupira en observant les étendues de champs qui s'étendaient à ses pieds. Elle espérait seulement que quelqu'un continuerait à raconter des légendes à ses frères, comme leur mère avait fait avec elle. Cette ancienne vie ne lui manquait pas ; elle s'accordait seulement une pensée pour sa famille de temps en temps, tâchant de garder son esprit libre des questions et des soucis parasites. Son père avait-il été triste... ? Il était trop tard, maintenant.

    Voilà sept mois qu'elle avait quitté Kotawa. Elle avait prit son temps, découvrant la liberté, mais aussi les contraintes de cette nouvelle vie ; évitant les grandes villes, elle s'arrêtait une dizaine de jours, parfois quelques semaines dans un petit village ou dans une ferme, proposait ses services contre le couvert et quelques brias, puis repartait. Petit à petit, elle pouvait acheter de quoi se permettre de voyager plusieurs jours sans avoir à faire d'escales. Aux questions, elle répondait qu'elle partait en pèlerinage à la recherche des autels dédiés aux Esprits qui avaient permis à sa famille d'accueillir deux fils en bonne santé – un mensonge suffisamment proche de la vérité pour être convaincant, et sur un sujet sensible à tous les Inoës qui lui attirait la sympathie.

    Très tôt dans son voyage, elle avait décidé de traverser le pays. Elle avait dans l'idée de monter à bord d'un bateau, et partir découvrir les autres continents de ce monde ; toute grande légende débute par un long périple.
    Son but approchait : elle devrait arriver à Saino le lendemain après-midi, ville portuaire principale dans les échanges commerciaux entre Ysino et Usha. C'était le début d'une grande aventure.


    Saino, Ysino – Seregon

    Jamais elle n'avait connu si grande ville. Tant de monde, de bruits et d'odeurs lui faisaient presque tourner la tête. Elle savait que ce qui l'attendait ne serait pas de tout repos, mais elle se refusait d'envisager de retourner à Kotawa. Elle ferait ce qu'il faut, mais elle quitterait cette île.
    Elle parvint malgré la foule à trouver son chemin jusqu'aux quais ; il y avait là les plus gros navires qu'elle avait jamais vus. Traversant l'agitation générale, elle parvint à approcher d'un marin qui vérifiait le chargement de sa marchandise ; rabattant sa capuche pour bien dégager son visage, elle s'adressa à lui d'une voix claire et assurée.

« Monsieur ? Je cherche à rejoindre Usha.
C'est pas un bateau de plaisance, va voir ailleurs.
Mais... J'ai de quoi payer ma place ! »

    Et pour appuyer ses dires, elle brandit la bourse dans laquelle elle conservait la petite fortune qu'elle avait accumulée. L'homme, qui arborait une barbe imposante et un teint hâlé, fronça les sourcils.

« J'ai dit : va voir ailleurs. Il n'y a même pas de quoi s'acheter une vache avec ça. On ne prend pas de voyageur, et mon équipage est complet : je n'ai pas besoin de toi dans mes pattes, alors dégage, ma grande. »

    Et sans plus faire attention à elle, il l'ignora avec superbe et retourna à ses affaires. Offensée, elle rangea rageusement sa bourse et tourna les talons, tentant sa chance auprès d'autres navires. Mais l'accueil fut toujours le même : partout, on refusait de prendre voyageur, et lorsqu'elle parlait de moyen de paiement, on lui riait au nez au vu de sa maigre fortune. Le soir arrivait bientôt, et elle ignorait où passer la nuit en sécurité dans cette ville grouillante.
    Il fallait qu'elle change d'angle d'attaque. Il fallait qu'elle puisse monter à bord de l'une de ces jonques. Elle remit sa capuche, et à la faveur de la nuit, carra ses épaules pour tenter de se grandir un peu. Elle s'approcha d'un second, et le sollicita d'une voix grave :

« Je cherche à m'engager dans un équipage. Est-ce que vous sauriez à qui je peux m'adresser... ?
Hm. Essaie donc voir un quartier-maître de l'Hime, ils ont peut-être encore besoin d'un mousse. »

    Elle s'inclina brièvement en signe de reconnaissance, et partit à la recherche du Hime. On lui indiqua une jonque qui était arrivée au matin, qu'elle trouva de l'autre côté du port ; un homme était sur le pont, parcourant son inventaire.
    Celui-ci la reçut avec un regard sceptique, la parcourant de haut en bas en fronçant les sourcils ; gardant une posture qui trompait sa silhouette, elle maintint son jeu et lui posa des questions. Il lui apprit qu'effectivement, ils avaient dû renouveler une partie de l'équipage, et qu'ils pourraient bien chercher à embaucher. La chance était avec elle : ils devaient repartir à la première heure le lendemain, il leur manquait un mousse et elle était la seule à s'être proposée. Il lui posa quelques questions, si elle avait déjà eu l'occasion de monter sur un bateau, si elle n'avait pas le mal de mer, si se retrouver tout en bas de l'échelle ne lui posait pas de problème ; elle répondit à tout par l'affirmatif, peu scrupuleuse de mentir sur certains points.

« Bon, très bien. Bienvenue à bord ; ton nom ?
Sasana Kitanaru.
Hm, c'est trop long ça. Sana Kita, ça ira aussi bien ; allez, à bord garçon ! T'en as pour quelques mois avec nous. »

    Elle ne protesta pas contre ce nouveau baptême à la volée, et surtout, surtout, ne chercha pas à détromper l'homme ; elle savait que les femmes étaient interdites en mer, et si on avait pu la prendre pour un garçon, cela ne pouvait que simplifier les choses pour elle.

    La voilà donc partie pour un nouveau voyage.



Chapitre 6
Au gré des vents




      Kitanaru était donc devenu Kita, un jeune mousse à bord de l'Hime. Elle se découvrit le pied marin, et n'eut pas de mal à s'adapter au travail sur le pont ; sa tâche consistait essentiellement à nettoyer le navire et ne présentait pas de contrainte majeure.
    La plus grande difficulté était de conserver son anonymat ; heureusement pour elle, elle n'était pas très formée, et un bandage serré lui permettait de camoufler sa poitrine tandis qu'un vêtement ample cachait ses courbes.

    L'équipage l'avait plutôt bien acceptée ; avec son allure de gringalet, elle passait assez inaperçue, ce qui lui convenait parfaitement. Ils étaient tous des hommes de philosophie simple, profitant juste des bonnes choses et ne posant pas trop de questions. Seule exception à la règle : Fukihiro, qui semblait se faire un devoir de récolter les détails préjudiciables, était à l'affût du moindre dérapage – et portait une attention toute particulière au nouveau mousse. Elle faisait donc toujours attention à ce qu'elle faisait ou disait lorsqu'il était dans les parages ; si l'un d'entre eux venaient à apprendre qu'elle n'était pas celui qu'elle prétendait, elle pourrait passer un sale quart d'heure – et, en plus, on pourrait refuser de lui verser sa paye.

    Elle avait prit goût à cette vie : loin de la pression sociale, personne d'autre qu'elle-même à gérer, elle s'acquittait honnêtement de sa tâche et profitait de l'horizon. Se faisant passer pour un garçon, personne n'était surpris de la voir parfois s'entraîner sur le pont, lorsque la mer était calme, répétant dans le vide les bottes qu'elle avait apprises. Il arrivait même qu'un marin amusé vienne participer et échanger quelques passes avec elle ; loin de la raideur guindée des soldats, les mouvements bourrus des matelots trahissaient l'expérience et l'efficacité du terrain.
    Ce mode de raisonnement était tout inédit pour Kita : il n'y était pas question de dignité ou d'honneur, mais simplement d'atteindre son objectif. L'occasion se présentait régulièrement aussi pour elle de s'essayer à d'autres types de combat, abandonnant les épées en bois pour un combat de lutte sa raffinement, voire parfois une course d'agilité dans le gréement ; ces compétitions bon enfant permettaient de tirer l'équipage de la routine des jours calmes, tout était sujet à amusement lorsqu'il n'y avait rien d'autre à faire.
    Elle eut également la surprise de découvrir que l'un des navigateurs gardait quelques livres près de son hamac, dans les quartiers, et qu'il partageait volontiers sa lecture ; traités d'Histoire ou récits héroïques, elle trouva son bonheur dans les quelques volumes qu'il avait à proposer. Haruki, le maître coq, ayant fini de gérer la cuisine, la surprit un jour à lire dans un coin, et lui avoua avec embarras qu'il aurait aimé l'imiter s'il avait su mieux lire ; elle se proposa de lui donner quelques leçons pour l'aider à s'améliorer.
    Une routine se forma ainsi, où l'ennui n'avait guère de place : lorsqu'elle avait fini son travail, son temps libre se partageait entre les entraînements et la lecture. Cette vie sur les flots lui convenait bien.


    Tson Xua, Usha - Seregon

    La mer d'Ekio était parcourue de puissants courants, et la navigation pouvait se montrer très difficile ; il fallait parfois trois semaines pour parvenir au continent. Lors de son premier trajet, les vents furent plutôt cléments, et leur permirent d'y arriver en à peine plus de deux semaines.
    Lorsque la vigie annonça la terre en début de matinée, Kita se précipita à la proue pour voir ce nouveau monde ; elle regarda émerveillée ce pays inconnu approcher lentement, cet empire si semblable et si différent du sien. Une fois à quai et la marchandise déchargée, on lui annonça qu'ils ne repartiraient que le lendemain matin ; les matelots disposaient de leur soirée. L'occasion de visiter ce nouvel endroit.

    C'était une drôle d'impression que de se promener dans ces rues ; l'architecture était assez semblable aux grands temples qu'elle avait pu voir à Ysino, et pourtant l'ambiance était différente. Il y avait plus de poésie et d'attrait à ses yeux d'étrangères, elle qui découvrait d'un œil neuf cette première étape dans son périple.
Les gens, également, étaient assez différents – moins que les rares marchands Vrëen qu'elle avait pu croiser au marché de Kotawa, mais distincts malgré tout ; il lui semblait que leurs visages étaient plus ronds, leurs yeux plus grands. Et surtout, leur langue la laissait perplexe : elle croyait entendre parfois des sonorités familières, aussitôt noyées dans des consonances improbables.
    Elle n'avait pas passé une heure à arpenter la ville, qu'elle s'égara dans les petites rues moins recommandables où tavernes et maisons de passe étaient en nombre ; elle allait pour faire demi-tour et rejoindre l'artère principale qu'un groupe sortit en chantant bruyamment d'un établissement, et la remarqua.

« Hey, mais c'est notre mousse ! Kita, viens par là, viens avec nous ! »

    Elle pinça les lèvres. Elle connaissait les dérives de l'alcool pour l'avoir constaté sur certains errants à Kotawa ; les spiritueux n'étaient pas acceptés au sein de l'armée, un soldat se devant de rester en tout instant respectable. Gardant à l'esprit cette mise en garde, elle se retourna et s'approcha du groupe de marins de l'Hime qui l'avaient repérée.

« Alors, mon grand, tu files en solitaire ? Viens donc avec nous !
Attends, Matsuto, tu vois bien qu'il n'a encore rien bu ! »

    Le groupe entier se mit d'accord pour régler cette ineptie, et quand elle protesta qu'elle n'avait pas d'argent à mettre dans ces choses-là, on lui rit au nez et lui promit d'investir. Et avant de comprendre ce qui lui arrivait, elle était assise dans une taverne bruyante et enfumée, encadrée par deux matelots qui devaient bien faire deux fois son poids. Elle comprit que l'équipage était habitué de l'endroit lorsqu'une serveuse à la coiffure invraisemblable les salua et leur apporta d'office une bouteille d'alcool de riz.
    La nuit fut à la fois très longue et trop courte ; Kita ne put refuser bien longtemps de boire avec eux, et comprit trop tard la raison des mises en garde si strictes dans les camps d'Ysino. Le monde tangua, et lorsque son estomac commença à faire des siennes, les matelots se mirent d'accord pour rentrer ; ils fanfaronnèrent jusqu'aux quais, et la laissèrent vomir par-dessus le bastingage avant de l'installer dans son hamac. Si elle se replia en maugréant, eux repartirent en riant, se moquant du pauvre petit mousse qui ne tenait pas la boisson ; elle serait la seule, cette nuit-là, à dormir dans les quartiers d'équipage.


    La vie à bord de l'Hime était pleine d'anecdotes et d'histoires semblables ; la première gueule de bois du jeune mousse s'ajoutait à une série déjà longue. Kita partagea ces petites aventures pendant plusieurs mois ainsi ; elle avait appris à boire avec les autres, suffisamment pour ne pas attirer l'attention mais jamais au point de se retourner les entrailles comme la première fois. Les allers-retours entre Ysino et Usha se passaient toujours à peu près de la même manière : des semaines sur la mer à vivre au rythme des flots, et une nuit arrosée dans les quartiers de Saino ou Tson Xua.
    Si sa première soirée d'ivresse avait fait rire l'équipage, apprendre qu'elle n'avait jamais goûté aux plaisirs de la chair souleva l'indignation, et il fallut à Kita tous ses talents d'actrice pour feindre l'impuissance avinée face à la prostituée qu'ils lui avaient engagée. Elle donna quelques pièces à la jeune femme pour acheter son silence, et recommença le procédé chaque fois qu'ils mettaient pied à terre.

    Ainsi s'organisa, pendant près de deux ans, la nouvelle vie de Kita.
 


 

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◈ Lun 2 Mar 2015 - 19:07



   
Histoire (suite)

   


Chapitre 7
Pied à terre



    Au bout de quelque temps, elle avait eu l'occasion de faire ses preuves, et de mousse, elle avait été promue voilier, chargée de parcourir le gréement pour remonter ou lâcher les voiles ; le quartier-maître appréciait sa diligence et son efficacité. Mais ces faveurs n'étaient pas du goût de tout le monde – notamment celui de Fukihiro.
     Elle n'avait jamais eu de différend direct avec lui, et ne relevait pas les remarques acérées qu'il se permettait parfois, faisant en sorte de préserver au mieux la camaraderie à bord, mais elle avait toujours senti l'animosité qu'il lui portait sans vraiment trop en comprendre les raisons. Au cours d'une séance de lecture, le maître coq avait suggéré que la jalousie le poussait à agir de la sorte. Elle était restée perplexe avant de concéder qu'il s'agissait de l'hypothèse la plus probable ; sans quoi, elle ignorait ce qu'elle avait bien pu faire pour s'attirer son ressentiment.
     Et si pendant plusieurs mois, Fukuhiro ne tenta rien à son encontre, l'arrivage d'un nouveau mousse à bord changea la donne.


    Han Zhu était le mousse qui avait été engagé pour prendre sa place, à peine trois mois après  qu'elle ait été promue ; en provenance du royaume d'Usha, il ne devait pas avoir plus de seize printemps, ce qui faisait de Kita son aînée d'à peine un an. Pourtant, il paraissait mal dégourdi et empoté ; il était maladroit et manquait d'assurance, malgré sa volonté de bien faire.
    Bien vite, il devint le bouc-émissaire de Fukuhiro ; il prenait à malin plaisir à embarrasser le garçon, qui bafouillait sans répondre aux moqueries incessantes. Si l'équipage ne s'en était jamais pris à elle et lui avait toujours semblé accueillant, Kita constatait que c'était uniquement parce qu'elle avait su faire face et s'imposer quand il le fallait ; visiblement, ce ne serait pas le cas de Han Zhu. Ne cherchant pas à attirer l'attention sur elle et s'opposer aux autres matelots, elle ne disait rien, mais condamnait intérieurement ces agissements.

     C'était un soir où ils venaient d'arriver à quai à Saino que tout dérapa. Cela ne faisait que quelques semaines que le mousse était à bord, et il s'agissait de sa première permission ; seulement, quelques marins ne l'entendirent pas de cette oreille...
Alors qu'elle quittait les quartiers pour rejoindre le reste de l'équipage à une taverne, Kita entendit des sanglots alors qu'elle traversait le pont pourtant désert. C'est lorsqu'elle leva les yeux qu'elle découvrit le mousse, accroché au mât principal dans le gréement, à peine vêtu et frigorifié ; ce fut la blague de trop.
     Elle le rejoignit en quelques gestes adroits, et s'empressa de le détacher. Il grelottait, les lèvres bleuies, et ses joues étaient sillonnées de larmes ; elle l'aida à redescendre sur le pont, et l'accompagna jusqu'à sa couchette. Furieuse, elle se promit d'aller voir le quartier-maître dès le lendemain matin – mais elle n'en eut pas l'occasion.

     A peine émergeait-elle à nouveau sur le pont, qu'elle tomba sur Fukuhiro, encadré de deux autres marins aux épaules bien plus larges que les siennes. Kita devina que cela ne présageait rien de bon.

« Alors comme ça, on vole au secours du petit mousse, hein, Sana ? Tu veux prendre sa place, peut-être ? »

    Les deux brutes épaisses l'attrapèrent par les coudes ; elle eut beau se défendre, protester, gesticuler, rien à faire : leurs mains étaient comme deux étaux indéfectibles. C'est lorsque Fukuhiro approcha que la panique la saisit ; redoublant d'énergie, elle lança ses jambes en tentant d'atteindre quoi que ce soit, hurlant des menaces s'il venait à la toucher. Mais ils se contentèrent de rire, et il entreprit de lui enlever son pantalon, puis son haut.
    C'est là qu'ils découvrirent les bandages. Ils avaient beau être limités, ils comprirent vite, et Kita eut beau gesticuler, le mal était fait. Ils savaient.


     Fukuhiro était malin, et plutôt que de courir la dénoncer, il avait utilisé ce secret contre elle ; elle était devenue son deuxième bouc-émissaire, son serviteur personnel qui se devait d'exécuter ses moindres volontés sous peine de voir son identité révélée. Kita fulminait ; elle s'était fait avoir bêtement, alors que son secret avait tenu des mois entiers, et la voilà à la botte de ce crétin.
     La situation ne dura pas éternellement ; le crétin en question tenta de profiter de l'opportunité d'avoir une femme à bord pour assouvir ses pulsions. Malheureusement pour lui, cette femme-ci ne voulait pas de lui, même au risque d'être désavouée, et avait du répondant. Lorsqu'au lendemain elle fut convoquée dans la cabine du capitaine pour être confrontée au visage tuméfié du marin, elle serra les mâchoires et garda la tête haute alors que tout été rendu public.
     Elle fut consignée dans les quartiers du quartier-maître jusqu'à arriver à quai. Là, elle serait laissée-pour-compte, chassée à jamais de l'Hime. Enfermée sous le pont, elle ignorait ce qui se disait, ce qu'on pensait d'elle ; peu importait, maintenant. Cette époque était finie.


Chapitre 8
Nouvelle donne



    Tson Xua, Usha - Seregon

    Elle s'était donc retrouvée abandonnée sur le quai, débarquant du navire ce jour-là avec les quelques possessions et les économies qu'elle avait réussies à rassembler au cours de ces mois à bord de l'Hime. Le regard qu'elle reçut en sortant des quartiers la dissuada de saluer l'équipage ; elle ne leur en voulait pas, elle leur avait menti pendant tout ce temps et ce n'était que le retour des choses.
    Elle mit pied à terre la tête haute, et s'enfonça dans la ville sans se retourner.


    Il lui fallut des semaines avant de retrouver du travail – et, quel travail... Elle était passée de petit boulot en petit boulot, cachant toujours son identité ; mais son manque de contact et sa mauvaise connaissance du shaë ne l'aidaientt en rien. Elle acceptait les missions de coursier, de manufacturier, tout ce qui pouvait lui permettre de gagner un peu d'argent et de ne pas consommer toutes ses économies.
    A force, elle avait appris les rudiments du dialecte local, et avait pris des repaires sur les quais et dans les allées marchandes ; les mêmes taverniers l'engageaient régulièrement pour décharger les cargaisons arrivant, pour transporter un stock de marchandises, pour donner un coup de main.

    C'est au bout de quelques mois à vivre de la sorte qu'un type louche lui avait demandé de transporter un colis suspect à l'autre bout de la ville ; par dépit, elle avait accepté, et après s'être perdue plusieurs fois, trouva l'établissement indiqué. On l'accueillit avec un regard méfiant, et à peine eut-elle livré le paquet et récupéré les quelques brias qu'elle se promit de trouver une solution, et vite : il n'était plus question d'accepter n'importe quoi.
    Alors qu'elle était installée un soir à la table d'une taverne, avec une bouteille de saké qu'elle s'était offerte pour se redonner courage, elle songea aux possibilités qui s'offraient à elle. Elle pouvait rester ici, continuer à vivre sur le fil, ou chercher à retourner sur un navire ; rien de bien inspirant, et qui sait si le capitaine de l'Hime n'avait pas parlé d'elle à d'autres équipages. Non, elle voulait autre chose.
    Son regard se perdit dans la contemplation du décors représenté simplement sur la bouteille d'alcool à côté d'elle. Une lumière s'alluma dans son esprit : mais oui ! Elle se redressa, bouteille en main. Rien ne l'obligeait à rester ici.
    C'était décidé : dès l'aube, elle reprendrait la route.


    Forêt de Xi, Usha – Seregon

    Tout comme elle avait voyagé depuis Kotawa jusque Saino, Kita prit son temps pour faire le trajet, et s'arrêtait régulièrement dans les fermes ou les petits villages pour proposer ses services. Sa maîtrise du shaë s'était perfectionnée, et elle avait réussi à mettre un peu d'argent de côté. Elle avait plus de dix-huit ans maintenant.
    Elle avait eu la chance de partir au printemps, lorsque le travail dans les fermes ne manquait pas ; elle restait plusieurs semaines, parfois un mois ou deux, puis repartait. Elle avait eu l'occasion de s'entraîner à l'épée ou à la lutte avec les enfants du village, où elle renouait avec son enfance en camp militaire ; elle apprit également beaucoup au sujet des coutumes d'Usha, les traditions qui différaient de celles d'Ysino tout en gardant des fondations communes.
    Le voyage jusqu'à la capitale de l'empire d'Usha lui prit près de neuf mois. Certaines familles lui avaient proposé de rester un an de plus, on lui avait même une fois offert d'épouser la cadette du clan ; elle avait été flattée, mais avait décliné. Son voyage n'était pas fini.


    Astel, Usha – Seregon

    La capitale s'étendait devant elle, s'étalant à perte de vue ; c'était la première fois que Kita voyait une aussi grande ville. Elle prit le temps de flâner dans les rues, d'admirer les étals et les devantures des marchés : tout était magnifique. Elle se laissa tenter et après avoir longuement discuté les prix, elle renouvela quelques affaires usées, acheta un nouveau manteau, un sac plus solide, de nouvelles chaussures.
    Elle s'émerveilla devant la grandeur de la ville, la beauté de l'architecture, la dignité des habitants : tout semblait plus raffiné, plus distingué, même dans les bas-quartiers. Naturellement, elle se dirigea vers les quais, et admira les jonques gigantesques accostées là ; un navire d'un tout autre genre, également, l'intrigua. Elle s'approcha : la coque arborait des caractères qu'elle ne savait pas lire.

« Curieux, gamin ? Tu n'en as jamais vu un comme ça avant, n'est-ce pas? »

    L'accent était clairement étranger ; elle se retourna, pour faire face avec de grands yeux à un homme très étrange – plus encore que son bateau. Il avait une peau rosée, des cheveux couleurs de la paille, et des yeux ronds, très clairs ; un Vrëen. Elle resta coi devant un tel individu ; elle en avait déjà aperçu, mais jamais d'aussi près, et n'avait jamais eu l'occasion de discuter avec l'un d'entre eux. D'un naturel méfiant, les Inoës gardaient leurs enfants à l'écart des étrangers, comme s'ils étaient apporteurs de mauvais esprits.

« Celui-là, c'est Le Vaillant ; il transporte des marchands et des marchandises en provenance du sud de Seregon. »

    L'étranger avait un accent désagréable à entendre, mais il parvenait à se faire comprendre. S'il attendait que Kita continue la conversation, il pouvait toujours patienter ; elle se méfiait de lui, et se contentait de l'écouter. Il ne s'en formalisa pas, et haussant les épaules, il continua à parler navire.
    Lorsqu'elle se tourna pour observer l'agencement du gréement, il remarqua le sabre de cérémonie qu'elle avait gardé du temple de Kotawa.

« Oh, tu es un guerrier ? Tu sais te battre, non ? »

    Toujours pas de réponse. Il se demanda un instant s'il se faisait bien comprendre.

« Bon, tu n'es pas très causant on dirait ; mais si ça t'intéresse, je pars à l'aube avec une caravane pour Astel, la capitale d'Eliran. J'ai besoin d'un garde du corps ; le voyage dure un moment, il y en a bien pour trois mois, mais tu seras abrité, nourri et payé. Si tu te décides, nous serons à la Tête de Loup ce soir. »

    Voyant qu'elle ne parlait toujours pas, il finit par hausser des épaules et tourna les talons. Kita observa le navire étranger, pensive ; c'était le genre d'occasion qui ne se représenterait pas deux fois...
    Ce soir-là, elle se rendit à l'établissement indiqué, et retrouva le Vrëen avec d'autres marchands. Il tomba des nues lorsqu'elle engagea la conversation avec l'Inoë responsable de la caravane, se renseignant sur les conditions de voyage, les frais inclus, les salaires ; l'affaire était très intéressante, et elle signa le contrat.
    Ils partirent aux premières lueurs ; elle ne se retourna qu'une fois, pour voir les toits de la capitale disparaître au loin. Ce voyage était plus important que les autres ; elle ne fuyait pas seulement son village natal ou son île d'origine, c'était le territoire Inoë tout entier qu'elle quittait là... Une nouvelle étape dans son voyage.



Chapitre 9
Nouveau départ



    Tiobb, le marchand Vrëen qui l'avait recrutée, achetait aux Inoës des parures et des tissus précieux pour les revendre ensuite à la noblesse Vrëen ; le reste de la caravane était hétéroclite, avec aussi bien des marchands de bijoux que d'épices.
    Kita, à qui on avait confié un cheval, était chargée de rester à proximité du chariot de Tiobb ; empruntant les grandes routes, ils ne perdraient pas de temps, mais s'exposaient aux bandits qui voyaient en ce genre de caravane une cible facile. Les attaques se firent rares et sans grande incidence, les assaillants ne s'acharnant pas en voyant que la caravane était bien défendue.

    Le marchand était très perturbant pour Kita ; il ne respectait aucun protocole social, se permettait de l'appeler par son prénom, posait la main sur son épaule, parlait trop, riait fort. Si elle avait accepté les mœurs légères des marins à bord de l'Hime, elle ne tolérait pas ces familiarités de la part d'un étranger.
    Les quelques autres Inoës de la caravane n'étant pas accessibles pour lui permettre de se réfugier, elle devait faire avec la compagnie de Tiobb ; et quitte à passer ces journées avec lui pour les prochains mois, elle décida d'en tirer parti, et lui demanda de lui apprendre les rudiments de son alphabet. Elle connaissait les rudiments du Kaerd, mais cette langue était très peu parlée chez les Inoës, et encore moins écrite ; l'enseignement du marchand pouvait se révéler utile.

    Elle apprit donc péniblement à lire et écrire la langue commune ; Tiobb était un bon pédagogue, et se révéla beaucoup moins pénible durant ses leçons, ce qui arrangea beaucoup Kita. Pour mettre en pratique ce qu'elle avait vu, il lui avait prêté un recueil de contes Vrëen et lui demandait de le parcourir chaque soir et de lui raconter ce qu'elle avait lu le lendemain. Les descriptions des terres fantastiques la faisaient rêver, et elle lui demandait souvent si ces endroits existaient, s'il y été déjà allé, et il lui répondait avec bonne humeur.
    Au bout de quelques semaines, elle avait commencé à s'habituer au caractère du marchand ; ils s'étaient apprivoisé l'un l'autre, et sa présence lui était devenue supportable. A tel point qu'elle fut presque déçue d'arriver au bout du voyage...


    Astel, Eliran - Seregon

« Ne fais pas cette tête, gamin. Je vais finir par croire que je vais te manquer ! »

    Elle maugréa alors que le Vrëen riait. L'émerveillement de la découverte de cette ville étrangère avait été teinté d'amertume ; les trois mois s'étaient vite écoulés, et l'expédition touchait à sa fin. Kita venait de recevoir sa paye, et si le poids de la bourse était plaisant, la perspective de se séparer l'était moins. Elle savait que derrière son sourire, Tiobb cachait la même amertume.

« Que vas-tu faire, maintenant... ? »

    Elle ne répondit pas. Elle l'ignorait. Son regard se perdit dans le vague tandis qu'elle réfléchissait ; elle pourrait peut-être retourner travailler à bord d'un navire. Un plus gros, cette fois, comme le Vaillant, qui la ferait partir plus loin.

« Tu sais... J'ai certains clients bien logés dans la région, qui seraient peut-être intéressés par un instructeur pour leurs rejetons... »

    Elle releva les yeux vers lui. Il lui proposait d'enseigner à des enfants ? Elle était partagée entre le mépris à l'idée de travailler pour une famille Vrëen, et la perspective bien plus intéressante que de récurer la coque d'un navire.

« Je vais en parler autour de moi, d'accord ? En attendant, il me semble connaître un tanneur qui aurait bien besoin d'une paire de bras supplémentaire... »

    Kita n'en revenait pas. C'était donc ça, avoir des contacts dans un milieu ? Cela facilitait grandement les choses. Elle esquissa un sourire, et suivit le marchand chez le tanneur.


    Elle avait travaillé quelques semaines chez le tanneur avant d'être employée par une famille aisée des beaux quartiers, les de Scoliare. Ils avaient un fils de dix ans, Fobius, que Kita étaient chargée de former aux rudiments du combat ; son contrat était d'un an, et comprenait le logis et le couvert.
    Elle allait bientôt avoir vingt ans, et en contemplant Friest s'installer, elle réalisait à quel point sa vie avait changé ces quatre dernières années. Qu'étaient devenus ses frères, Kotaru et Isanaru ? Et son père ? Kotawa était bien loin, maintenant ; elle n'avait aucun désir d'y retourner, mais s'accordait occasionnellement une pensée pour ceux de son clan. S'ils la voyait aujourd'hui, instructeur personnel dans une maison immense, au service de riches étrangers...

    Elle passait régulièrement voir Tiobb dans sa boutique, lui donnait un coup de main si besoin, et parlait de ses lectures ; en quelques mois, elle s'était habituée aux coutumes Vrëen, et par les livres que lui prêtait le marchand, elle en apprenait de plus en plus sur leur culture. Son accent Inoë s'était atténué, mais la trahissait toujours ; elle lisait bien, écrivait correctement. Elle avait remarqué que les Vrëen, peu habitués à croiser des Inoës, étaient incapable de faire la distinction entre un garçon et une fille – ce qui l'arrangeait bien.
    Tout allait pour le mieux. Elle avait un lit confortable, des vêtements propres, une position respectée, un élève consciencieux. Elle pouvait se promener à son aise sans avoir peur de se faire démasquer, dépenser son salaire à loisir sans craindre la faim, et profiter sans se faire de souci. C'était une vie lisse et bien rangée, avec des horaires, des droits et des devoirs, des libertés et des obligations.
    Une vie qu'elle supporta quelques mois, avant de se sentir étouffée.


    Tiobb ne fut pas surpris de son annonce. Lorsque son contrat avec les de Scoliare arriva à expiration, Kita avait pris sa décision. Elle n'avait pas cherché à renouveler sa position d'instructeur, même très confortable ; elle souhaitait retourner vivre au grand air, elle voulait explorer le monde. Le marchand, qui était devenu son ami, l'avait bien compris.
    Elle quittait la ville. Un navire suivrait le fleuve élirois jusqu'à l'embouchure, où se trouvait le port de commerce inter-continental ; là, un navire l'emmènerait en Ordanie, où elle pourrait continuer à voyager et vivre de petits emplois.

    Lorsque l'aube se présenta quelques jours plus tard à Brumel, elle embarqua comme passagère à bord du Royauté, son sac sous le bras et son vieux manteau à capuche sur le dos. Une nouvelle aventure l'attendait. Elle avait le sentiment que ce monde avait encore beaucoup à lui apprendre...
   


   
Ambitions & Desseins

   

      Devenir un guerrier de conte fut un rêve vite abandonné ; elle avait vite appris que jouer au héros ne rapportait pas grand chose, sinon des problèmes. Sa nouvelle ambition serait surtout de parcourir le monde, découvrir de nouvelles cultures et perfectionner ses techniques de combat.
   



   
Divers

   

   Reconnaissez-vous être âgé de 18 ans ? : Oui
   Si vous prenez un personnage important et que vous disparaissez, nous autorisez-vous à nous inspirer de votre personnage pour créer un nouveau prédéfini ? : Mon personnage n'est pas important...
   Moultipass : MDP validé par pépé.
   


   
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◈ Missives : 2134

◈ Âge du Personnage : 82 ans
◈ Alignement : Loyal Bon
◈ Race : Valduris
◈ Ethnie : Sharda du Nord
◈ Origine : Al'Akhab - Siltamyr
◈ Magie : Aucune
◈ Fiche personnage : Calim

Conteur
Calim Al'Azran

◈ Mar 3 Mar 2015 - 19:55

Sublime fiche et magnifique histoire. Tu as l'âme d'un conteur et c'est l'un des plus beaux compliments que je puisse faire.
La lecture est fluide, son histoire est riche et intéressante, en bref, bravo !

Je te souhaite donc la bienvenue parmi les héros d'Azzura ! Tu as mérité ton titre avec honneur.

N'oublie pas de créer ton Journal de Bord et de faire une demande de RP pour commencer tes aventures ici Wink.